Au fond du trou
À l’occasion des 16 jours d’activisme contre les violences basées sur le genre, je vous raconte l’histoire de Kirezi, une survivante de viol.

« Mon histoire, je n’arrive même à la raconter tellement j’ai honte. Honte d’avoir été bête, de n’avoir pas été vigilante, d’avoir trop fait confiance. Pour les matins où je me réveille un peu compatissante envers ma personne, je me dis que peut-être, j’étais trop jeune pour savoir et pas informée sur le viol. Mais la plupart des fois, je me blâme car je me souviens de ce que je portais ce jour-là : un pantalon kaki que m’avait offert ma tante à l’occasion de mes 16 ans. Je l’aimais particulièrement car, de par la couleur, il était comme cousu pour épouser mes imperfections. Ce pantalon était une promesse de ce que pouvait être mon corps dans un monde parfait, avec des normes moins utopiques.
Ce jour-là, ma mère m’avait donné un peu d’argent de poche pour que j’aille visiter les friperies de Ruvumera. J’étais très heureuse à l’idée d’avoir de nouveaux habits, spécialement des jolies robes. Je me suis levée très tôt le matin et je me suis préparée à la hâte. Sur le chemin, je sentais mon cœur s’emballer rien qu’en pensant à l’odeur de mes habits nouveaux, aux couleurs qui m’accueilleraient à l’entrée du marché, aux marchandages enjoués avec les vendeurs. J’étais loin de me douter que l’odeur de la honte serait la seule odeur que je ressentirai ce jour-là. »
La descente aux enfers
« En arrivant au marché, je me suis dirigé droit vers l’endroit habituel où je trouve mes pépites. En chemin, un monsieur vendant des pantalons en denim m’a abordé. Il me proposait un si beau pantalon pour une somme de 20.000 francs. En vérifiant dans mes comptes, je me suis rendue compte que je ne pourrais pas me permettre un tel pantalon. Je ne pouvais l’acheter qu’à 10.000 francs. Toute attristée, je lui ai fait comprendre que je n’avais que la moitié et je me suis tournée pour continuer mon chemin.
À ma grande surprise, le monsieur a insisté pour que je l’essaye et que si le pantalon était à ma taille, l’on pourrait négocier. Il m’a fait signe de le suivre vers un lieu d’essayage aménagé dans un coin sombre de son magasin, comme tous les petits magasins de Ruvumera. Toute heureuse d’avoir fait un bon deal, je l’ai suivi et je suis entrée dans ce petit recoin pour essayer mon pantalon.
Je me rappelle qu’avant que je ne puisse mettre mon pantalon, je me suis retrouvée nez à nez avec un homme devant moi, qui avait baissé son pantalon et dont la main est vite passée sur ma bouche pour m’empêcher de pousser un seul cri. Les cinq minutes qui ont suivi ont duré cinq ans. J’avais mal partout, le poids de son corps m’étouffait et les mouvements qu’il effectuait dans mon entrejambe étaient atroces et de lourdes larmes se sont échappées de mes yeux. Après m’avoir violée, il m’a ordonné de me lever, de remettre mes habits et de m’en aller le plus loin possible. Je me suis exécuté. »
Et après ?

Vous n’allez pas me croire mais je ne sais pas comment je suis arrivée à la maison. J’ai dormi toute la journée et je me suis réveillée le lendemain, sans aucune mémoire de l’événement. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi j’avais autant mal, partout sur mon corps. J’ai eu des saignements abondants que j’ai pris pour des règles car mon cerveau avait effacé tout signe de cet évènement. Ce n’est que des années plus tard, en me rendant à des séances de thérapies à cause des séquelles de ce traumatisme que je suis parvenue à recoller les morceaux du puzzle abominable. J’ai revécu cette scène plusieurs fois et chaque fois, ma chair ressent toutes les souffrances que ce monstre m’a infligées. Je me demande s’il est mort, s’il est vivant, si j’arriverais à le reconnaitre, s’il est conscient qu’il a détruit ma vie, qu’il a pris ma paix, que mon quotidien n’est plus à cause de ces quelques minutes de jouissance qu’il a eues… »
1 femme sur 3 a subi des violences dans sa vie. La violence contre les femmes et les filles est la violation des droits humains la plus répandue dans le monde (ONU femmes). Aujourd’hui, choisissons de faire de ce combat une priorité !
Avec espoir,
Dame Syvine.